Le Vietnam, ancienne colonie française d’Indochine, entretient depuis des décennies une relation complexe avec la langue de Molière. Si l’empreinte française demeure visible dans l’architecture, la gastronomie et certaines expressions du quotidien, qu’en est-il réellement de la pratique linguistique ? Alors que le pays compte aujourd’hui plus de 100 millions d’habitants, moins de 1% de la population maîtrise le français. Cette réalité contraste fortement avec l’image romantique d’un Vietnam francophone que certains voyageurs conservent encore. Pourtant, derrière ces chiffres se cache une réalité plus nuancée : des poches de francophonie persistent, des institutions maintiennent la flamme, et de jeunes Vietnamiens choisissent encore d’apprendre cette langue pour des raisons professionnelles ou culturelles. Entre héritage colonial assumé et pragmatisme économique tourné vers l’anglais, le français au Vietnam navigue aujourd’hui dans des eaux incertaines.

Héritage linguistique de l’indochine française : persistance du français au vietnam contemporain

L’histoire du français au Vietnam remonte au XVIIIe siècle, lorsque explorateurs et missionnaires ont introduit la langue dans la péninsule indochinoise. C’est véritablement durant la période coloniale, de la seconde moitié du XIXe siècle jusqu’en 1954, que le français s’est imposé comme langue administrative et d’enseignement. Les élites vietnamiennes, formées dans le système scolaire colonial, maîtrisaient parfaitement la langue française et constituaient une véritable classe francophone. Cette période a profondément marqué le paysage linguistique du pays, créant une génération entière de locuteurs parfaitement bilingues.

Après les accords de Genève en 1954 et la partition du pays, le destin du français a divergé selon les régions. Au Nord Vietnam communiste, la langue française a été progressivement écartée, considérée comme le symbole d’un passé colonial à effacer. Le russe est devenu la première langue étrangère enseignée, reflétant les nouvelles alliances géopolitiques du pays. Au Sud Vietnam en revanche, le français a continué à occuper une place importante dans l’administration et l’enseignement jusqu’en 1975. Cette dichotomie géographique explique en partie les disparités actuelles dans la répartition des francophones sur le territoire.

La réunification de 1975 a marqué un tournant décisif pour la francophonie vietnamienne. Le vietnamien est devenu l’unique langue officielle et l’usage des langues étrangères, y compris le français, a été strictement contrôlé. Il faudra attendre les années 1990 et l’ouverture économique du pays pour que les langues étrangères retrouvent une légitimité. Le sommet de la Francophonie organisé à Hanoï en 1997 a représenté un moment symbolique fort, semblant annoncer un renouveau du français dans le pays. Des programmes ambitieux de classes bilingues ont alors été lancés, suscitant de grands espoirs parmi les défenseurs de la langue française en Asie.

Malgré les efforts institutionnels et les investissements dans l’enseignement francophone, le français ne parvient plus à rivaliser avec l’anglais, devenu la langue incontournable de la mondialisation et des échanges commerciaux internationaux.

Aujourd’hui, l’héritage linguistique français se manifeste principalement à travers le vocabulaire vietnamien. De nombreux mots d’origine française ont été intégrés à la langue courante : cà phê (café), pho mát (fromage), ga tô

(gâteau), búp bê (poupée), cùi dìa (cuillère) ou encore xà phòng (savon). Ces emprunts, parfois déformés par la prononciation locale, témoignent de la profondeur de l’influence française, même là où les locuteurs francophones se font rares. Ils sont comme de petites archives vivantes, discrètes mais omniprésentes dans la vie quotidienne, des marchés de Hanoï aux ruelles de Saïgon.

Au-delà du lexique, l’empreinte francophone se lit aussi dans l’urbanisme (noms de rues, bâtiments administratifs, villas coloniales), dans certaines pratiques culinaires (bánh mì, pâté chaud, café filtre à la française) et dans la culture érudite. Une poignée d’intellectuels, d’artistes et d’enseignants continuent de lire en français, de publier ou de collaborer avec des institutions francophones. Toutefois, cette persistance culturelle ne doit pas être confondue avec une pratique massive de la langue : il s’agit plutôt d’un héritage symbolique et d’un capital culturel spécifique, que certains Vietnamiens exploitent comme un atout distinctif, notamment dans les milieux universitaires et diplomatiques.

Démographie francophone vietnamienne : statistiques et répartition géographique

Pour comprendre si le français est encore parlé au Vietnam aujourd’hui, il faut se pencher sur les chiffres. Selon les estimations de l’Organisation Internationale de la Francophonie (OIF), le pays compte entre 600 000 et 700 000 locuteurs francophones, soit moins de 1% de la population totale. Dans cette catégorie, on inclut aussi bien les personnes âgées qui ont reçu une éducation en français avant 1975 que les jeunes diplômés des sections bilingues ou des départements universitaires de français. La réalité est donc très hétérogène : certains parlent un français courant, d’autres se contentent de notions scolaires ou d’une compréhension passive.

La répartition géographique de ces francophones est très inégale. On observe une forte concentration dans quelques grandes villes – Hanoï, Hô Chi Minh-Ville, Hué, Da Nang – ainsi que dans certains bassins universitaires et administratifs. À l’inverse, dans les campagnes du delta du Mékong ou dans les zones montagneuses du Nord, il est extrêmement rare de rencontrer un locuteur du français, en dehors de quelques anciens fonctionnaires ou enseignants à la retraite. Cette géographie linguistique reflète à la fois l’histoire politique du pays, la centralisation des institutions éducatives et les dynamiques économiques contemporaines.

Locuteurs francophones à hanoï, hô chi Minh-Ville et dans le delta du mékong

Hanoï et Hô Chi Minh-Ville constituent les deux principaux pôles de francophonie au Vietnam. À Hanoï, capitale politique et administrative, le français subsiste dans les ministères, les universités, les instituts de recherche et les organisations internationales. On y trouve des enseignants-chercheurs, des diplomates, des étudiants en filières francophones, ainsi qu’un noyau d’anciens cadres formés à l’époque du bloc soviétique qui ont ensuite complété leur formation en France ou dans d’autres pays francophones. Cependant, dans la rue ou dans les commerces, vous entendrez presque exclusivement le vietnamien et l’anglais.

À Hô Chi Minh-Ville (Saïgon), capitale économique du pays, la francophonie prend un visage différent. Elle est davantage liée au monde des affaires, au tourisme et à la présence d’une communauté d’expatriés français et de Vietnamiens revenus de France ou du Québec. Selon les chiffres consulaires, plus de 15 000 ressortissants français sont enregistrés dans le Sud, sans compter ceux qui ne se déclarent pas. Cette présence alimente la demande de services en français : guides touristiques, médecins, avocats, écoles internationales, mais aussi cafés et restaurants attirant une clientèle francophone. Pourtant, là encore, l’anglais domine très largement dans les interactions professionnelles et commerciales.

Dans le delta du Mékong, la situation est plus contrastée. On y rencontre sporadiquement d’anciens instituteurs ou fonctionnaires parlant un français remarquable, capables de réciter des poèmes de Victor Hugo ou de Lamartine appris dans leur jeunesse. Ces rencontres touchantes font parfois naître l’illusion d’une francophonie encore bien vivante. Mais il s’agit d’îlots isolés dans un océan majoritairement vietnamophone, où l’anglais gagne lui aussi du terrain, notamment dans les villes comme Can Tho ou dans les zones très touristiques (îles, marchés flottants, circuits écotouristiques).

Profil sociodémographique des vietnamiens francophones : génération coloniale versus nouvelle génération

On peut globalement distinguer deux grands profils de Vietnamiens francophones. D’un côté, la “génération coloniale” et post-coloniale, principalement composée de personnes âgées de plus de 70 ans, formées dans les lycées français ou dans les institutions administratives avant 1975. Leur français est souvent très soutenu, parfois plus correct que celui de certains locuteurs natifs. Ils utilisent volontiers un vocabulaire littéraire et gardent un attachement affectif fort à la langue et à la culture françaises, qu’ils associent à un haut niveau d’instruction et à un certain statut social.

De l’autre côté, une nouvelle génération de francophones émerge, plus jeune, généralement diplômée de sections bilingues ou de départements universitaires de français. Pour ces Vietnamiens, le français est un outil parmi d’autres dans un portefeuille de compétences multilingues où l’anglais reste hégémonique. Ils l’utilisent comme une valeur ajoutée pour travailler dans le tourisme, la coopération internationale, la traduction, la culture ou certaines entreprises françaises implantées au Vietnam. Leur rapport au français est moins sentimental et plus pragmatique : ils choisissent cette langue parce qu’elle ouvre des opportunités spécifiques (bourses, mobilité, postes spécialisés), tout en sachant que l’anglais est indispensable pour la plupart des carrières.

Entre ces deux profils extrêmes, il existe une diversité de situations : Vietnamiens de la diaspora revenus s’installer au pays après des années passées en France, couples mixtes, enfants scolarisés dans les lycées français internationaux, autodidactes passionnés de bande dessinée ou de cinéma francophone. Mais dans tous les cas, la francophonie vietnamienne reste un phénomène minoritaire, qui repose sur des trajectoires individuelles et sur des niches professionnelles plutôt que sur un usage social généralisé.

Données de l’organisation internationale de la francophonie sur le vietnam

L’Organisation Internationale de la Francophonie suit de près l’évolution du français au Vietnam depuis l’adhésion officielle du pays en 1970. Selon ses rapports récents, le nombre de francophones stagne, voire diminue légèrement en pourcentage, en raison de la croissance rapide de la population et de la montée en puissance de l’anglais. On estime qu’environ 0,7% des Vietnamiens ont une compétence en français, tous niveaux confondus, et qu’à peine une fraction d’entre eux utilise la langue au quotidien dans leur vie professionnelle ou familiale.

Les données de l’OIF mettent toutefois en lumière certains points positifs. Le Vietnam demeure un partenaire actif au sein de la Francophonie, accueillant régulièrement des événements culturels, scientifiques ou politiques francophones. Des programmes de soutien à l’enseignement bilingue, des fonds pour la formation d’enseignants et des actions de promotion culturelle sont régulièrement financés. En outre, le pays envoie chaque année plusieurs milliers d’étudiants vers des universités francophones, principalement en France, au Canada, en Belgique et en Suisse, ce qui contribue à maintenir un noyau de locuteurs formés à haut niveau.

On pourrait comparer la francophonie vietnamienne à une plante qui survit dans un environnement peu favorable : elle ne disparaît pas, car elle est entretenue par des réseaux institutionnels, des partenariats éducatifs et des échanges universitaires, mais elle ne se développe plus spontanément comme autrefois. Sans ces soutiens extérieurs, la tendance naturelle serait sans doute au recul continu. C’est pourquoi la question centrale est moins “Le français est-il encore parlé ?” que “À quelles conditions peut-il rester vivant et utile au Vietnam dans les décennies à venir ?”.

Comparaison avec le statut du français au laos et au cambodge

Pour mieux situer le cas vietnamien, il est instructif de le comparer avec ses voisins du Laos et du Cambodge, également anciens territoires de l’Indochine française. Au Laos, le français bénéficie encore d’un statut plus visible dans les institutions publiques et dans certaines écoles, même si l’anglais y progresse rapidement. La densité de francophones y est proportionnellement plus élevée, mais sur une population totale bien plus faible. Au Cambodge, le français conserve un prestige historique, notamment dans l’élite politique et juridique, mais sa pratique réelle dans la société civile reste limitée et en déclin face à l’anglais.

Comparé à ces deux pays, le Vietnam se distingue par la vigueur de son ouverture économique et par la priorité stratégique accordée à l’anglais comme langue étrangère principale, avec un objectif affiché d’en faire la première langue d’enseignement étranger d’ici 2035. En d’autres termes, l’espace linguistique disponible pour le français y est plus restreint, même si les réseaux francophones y sont plus structurés et mieux financés. On pourrait dire que le Laos et le Cambodge conservent davantage de “réflexes” francophones, tandis que le Vietnam adopte un modèle plus résolument anglophone, tout en maintenant une francophonie institutionnelle et académique assez dense.

Pour les voyageurs francophones, cette comparaison a une conséquence concrète : vous aurez probablement plus de chances de trouver des interlocuteurs francophones spontanés au Laos ou au Cambodge qu’au Vietnam, où le français est davantage cantonné à des cadres formels (guides, enseignants, personnels d’institutions). Cela ne signifie pas que le français est absent au Vietnam, mais qu’il se trouve dans des cercles spécifiques, qu’il faut souvent savoir identifier et rejoindre (alliances françaises, départements universitaires, communautés d’expatriés, etc.).

Enseignement du français dans le système éducatif vietnamien

Si le français est encore parlé au Vietnam, c’est en grande partie grâce à son inscription, même marginale, dans le système éducatif. Depuis le sommet de la Francophonie de 1997, plusieurs vagues de réformes ont visé à structurer des filières bilingues et à soutenir l’enseignement du français comme langue étrangère. Toutefois, ces efforts se heurtent à deux défis majeurs : la priorité donnée à l’anglais dans les politiques publiques et l’attractivité croissante du chinois, du coréen ou du japonais, perçus comme plus porteurs économiquement. Dans ce contexte très concurrentiel, comment le français peut-il encore trouver sa place à l’école ?

On distingue aujourd’hui plusieurs niveaux de présence du français dans l’éducation vietnamienne. Au primaire et au secondaire, il existe des classes bilingues francophones, mais en nombre limité, principalement concentrées dans les grandes villes. Au niveau universitaire, certaines facultés et départements proposent des cursus entièrement ou partiellement francophones, souvent en partenariat avec des universités françaises ou francophones. Enfin, en dehors du système scolaire strict, un réseau parallèle de centres de langues, d’Alliances Françaises et d’instituts culturels assure des cours de français pour adultes, professionnels ou étudiants en quête de mobilité internationale.

Lycées bilingues francophones : lycée yersin, lycée chu van an et alexandre yersin

Les lycées bilingues occupent une place centrale dans le dispositif francophone au Vietnam. Historiquement, des établissements comme le Lycée Yersin à Dalat ou le Lycée Chu Van An à Hanoï ont été des vitrines de l’enseignement en français, formant des générations d’élites vietnamiennes. Aujourd’hui, leurs sections francophones ont souvent été réduites ou réorganisées, mais elles continuent d’offrir un enseignement renforcé de la langue, parfois avec des disciplines non linguistiques (mathématiques, sciences, histoire-géographie) partiellement dispensées en français.

Le Lycée français Alexandre Yersin à Hanoï, établissement conventionné par l’Agence pour l’enseignement français à l’étranger (AEFE), joue un rôle différent. Il s’adresse avant tout aux enfants d’expatriés et à une frange de familles vietnamiennes aisées, prêtes à investir dans une scolarité en français dans la perspective d’études supérieures à l’étranger. Pour ces élèves, le français n’est pas une langue optionnelle mais la langue principale d’instruction, ce qui crée un véritable microcosme francophone au cœur de la capitale.

Ces lycées bilingues sont autant de “pépinières” de jeunes francophones. Toutefois, leur influence reste limitée en volume : quelques centaines, voire quelques milliers d’élèves chaque année, sur un système éducatif qui en compte des millions. On peut comparer leur rôle à celui de petites écoles de musique dans un pays où la population écoute surtout de la pop internationale : elles entretiennent un savoir-faire de haut niveau, mais ne déterminent pas seules les tendances culturelles générales.

Cursus universitaires francophones à l’université des sciences humaines et sociales de hanoï

Au niveau universitaire, l’Université des Sciences Humaines et Sociales de Hanoï (USSH) est l’un des principaux pôles de formation francophone. Son département de français propose des licences, masters et parfois doctorats en langue, littérature, traduction, tourisme ou communication. Certains programmes sont entièrement en français, d’autres combinent français et vietnamien, avec un accent fort sur les compétences professionnelles (interprétariat, médiation culturelle, gestion de projets internationaux).

Pour les étudiants vietnamiens, s’engager dans un cursus francophone à l’USSH représente souvent un choix motivé par la perspective de bourses d’études en France ou dans d’autres pays francophones. De nombreux accords de double diplôme, de co-tutelle de thèse et de séjours d’échange existent avec des universités françaises. Cela fait de l’USSH une véritable passerelle entre le Vietnam et l’espace universitaire francophone, même si le nombre d’étudiants concernés reste relativement limité par rapport aux filières anglophones ou sinophones.

Dans le quotidien de ces étudiants, le français cohabite étroitement avec l’anglais. Ils consultent des ressources académiques dans les deux langues, naviguent entre des stages dans des entreprises françaises et des environnements de travail anglophones, et construisent un profil de “bi- ou trilingues différenciés”. Pour eux, le français au Vietnam n’est pas un outil isolé, mais un élément d’une stratégie de différenciation sur un marché du travail de plus en plus concurrentiel.

Programmes AUF et coopération entre établissements français et vietnamiens

L’Agence universitaire de la Francophonie (AUF) joue un rôle structurant dans le maintien d’un espace d’enseignement supérieur francophone au Vietnam. Elle soutient des filières universitaires en français, finance des projets de recherche, organise des formations de formateurs et met en réseau des établissements vietnamiens et francophones. Concrètement, cela se traduit par la création de cursus francophones en économie, droit, sciences de l’ingénieur, médecine ou technologies de l’information dans plusieurs universités du pays.

Ces coopérations prennent souvent la forme de doubles diplômes ou de programmes conjoints. Un étudiant peut ainsi suivre une partie de sa formation à Hanoï ou à Hô Chi Minh-Ville, puis compléter son cursus en France, en Belgique ou au Canada, tout en obtenant un diplôme reconnu dans les deux pays. Cette architecture “hybride” est un moyen efficace de rendre le français attractif : il n’est plus seulement la langue d’une culture lointaine, mais un passeport concret pour une carrière internationale.

La force de ces programmes réside dans leur dimension professionnalisante. Ils ne se limitent pas à l’étude de la langue et de la littérature, mais l’intègrent à des domaines appliqués : gestion de projets, ingénierie, économie, santé, technologies. Pour un lecteur qui se demande s’il vaut encore la peine d’apprendre le français au Vietnam, ces exemples montrent que la réponse peut être affirmative, à condition de s’inscrire dans ces circuits de coopération bien identifiés.

Centres de formation linguistique : alliance française et institut français du vietnam

En parallèle du système éducatif classique, les Alliances Françaises et l’Institut Français du Vietnam constituent des piliers de l’apprentissage du français. Présents à Hanoï, Hô Chi Minh-Ville mais aussi dans des villes comme Hué, Da Nang ou Can Tho, ces centres proposent des cours de français pour tous niveaux, des ateliers thématiques, des examens officiels (DELF/DALF) et une programmation culturelle régulière (ciné-clubs, conférences, expositions, concerts).

Pour de nombreux Vietnamiens, ces institutions représentent une première porte d’entrée vers la francophonie. On y croise des étudiants préparant une mobilité en France, des professionnels du tourisme ou du commerce, des enseignants, mais aussi des passionnés de culture française attirés par le cinéma, la gastronomie ou la littérature. Les Alliances Françaises jouent également un rôle de médiateur culturel, en organisant des événements qui mettent en dialogue artistes vietnamiens et francophones.

L’Institut Français du Vietnam, rattaché au réseau diplomatique français, coordonne une grande partie de ces actions, tout en soutenant la coopération universitaire et scientifique. On pourrait comparer ces structures à des “ambassades culturelles élargies” : elles ne se contentent pas de promouvoir la langue, mais cherchent à créer un écosystème francophone vivant, où se rencontrent étudiants, chercheurs, entrepreneurs, artistes et simples curieux.

Présence institutionnelle francophone et diplomatie culturelle française au vietnam

Au-delà de l’école et de l’université, la vitalité du français au Vietnam repose en grande partie sur la diplomatie culturelle et la présence institutionnelle francophone. La France, la Belgique, la Suisse, le Canada et d’autres pays membres de l’OIF y mènent des politiques actives de coopération linguistique, éducative et culturelle. Le Vietnam lui-même se présente, sur la scène internationale, comme un acteur engagé de la Francophonie, tout en assumant un pivot stratégique vers l’anglais dans ses politiques nationales.

Cette situation peut sembler paradoxale : comment un pays peut-il être à la fois membre actif de la Francophonie et donner la priorité à une autre langue étrangère ? En réalité, les deux démarches ne sont pas forcément contradictoires. L’anglais est conçu comme outil fonctionnel de la mondialisation, tandis que la francophonie est investie comme espace de coopération politique, économique et culturelle spécifique, notamment avec l’Europe, l’Afrique et certaines régions d’Asie. Dans cette optique, les institutions francophones au Vietnam jouent un rôle de “ponts multiples” plutôt que de concurrents frontaux de l’anglais.

Réseau des alliances françaises de da nang, hué et can tho

Le réseau des Alliances Françaises au Vietnam ne se limite pas aux deux grandes métropoles. À Da Nang, ville en plein essor au centre du pays, l’Alliance Française attire un public varié : étudiants en tourisme, employés d’hôtels, cadres d’entreprises, mais aussi lycéens curieux. À Hué, ancienne capitale impériale marquée par l’empreinte française, l’Alliance joue un rôle important dans la mise en valeur du patrimoine culturel et historique auprès des publics francophones et des habitants.

À Can Tho, au cœur du delta du Mékong, l’Alliance Française offre un point d’ancrage francophone dans une région où la pratique du français est particulièrement faible. Ses cours, ateliers et événements contribuent à faire connaître la langue dans un environnement dominé par le vietnamien et l’anglais. Pour un voyageur francophone, pousser la porte d’une Alliance Française dans ces villes peut être une manière simple de rencontrer des Vietnamiens francophiles, de s’informer sur les activités culturelles locales et de mieux comprendre comment le français s’insère – modestement mais concrètement – dans la vie régionale.

Ces Alliances régionales illustrent une stratégie de maillage territorial : plutôt que de concentrer tous les efforts à Hanoï et à Saïgon, la diplomatie culturelle française cherche à irriguer d’autres centres urbains, où la demande peut être plus diffuse mais aussi moins saturée par la concurrence de l’anglais. Là encore, le français n’y est pas une langue de masse, mais un marqueur d’ouverture et de distinction, notamment pour les jeunes qui misent sur le tourisme, l’hôtellerie ou la coopération internationale.

Instituts de recherche en francophonie d’Asie-Pacifique basés au vietnam

Le Vietnam accueille également plusieurs structures de recherche ou de coordination scientifique liées à la francophonie. Sans entrer dans une liste exhaustive, on peut mentionner la présence de laboratoires, centres de recherche ou observatoires régionaux qui travaillent en français ou sur des thématiques francophones en sciences humaines, sociales, juridiques ou économiques. Ces structures, souvent créées en partenariat avec des universités françaises ou des organismes comme l’AUF, ancrent le français dans la production de savoir plutôt que dans sa seule diffusion.

Concrètement, cela signifie que des colloques, des publications, des écoles d’été ou des séminaires sont régulièrement organisés en français au Vietnam, attirant chercheurs vietnamiens et internationaux. Pour un pays qui souhaite renforcer sa visibilité académique, disposer de tels instituts est un atout : ils multiplient les canaux de coopération, diversifient les réseaux au-delà de l’anglophonie et permettent à certains chercheurs de publier et de débattre dans une autre langue scientifique majeure.

On pourrait comparer ces instituts à des “laboratoires de francophonie” : ils ne touchent pas directement les grandes masses de la population, mais ils influencent en profondeur la manière dont le français est perçu dans les milieux académiques et décisionnels. Tant que la recherche francophone continuera de produire des travaux pertinents au Vietnam, la langue gardera une fonction stratégique dans certains segments de la haute administration et de l’université.

Programmes de bourses campus france et mobilité académique

Les programmes de bourses portés par Campus France et par les ambassades francophones jouent un rôle clé dans l’attractivité du français. Chaque année, plusieurs centaines de Vietnamiens partent étudier en France grâce à des bourses gouvernementales, régionales ou institutionnelles, que ce soit au niveau licence, master ou doctorat. D’autres bénéficient de dispositifs franco-vietnamiens spécifiques, dans les domaines de l’ingénierie, de la médecine, du droit, de l’agronomie ou des sciences sociales.

Pour ces étudiants, la maîtrise du français est souvent une condition d’accès ou un avantage décisif. Une fois leur diplôme obtenu, beaucoup reviennent au Vietnam avec un haut niveau de compétence linguistique, une connaissance approfondie de la société française et un réseau professionnel international. Ils deviennent alors, dans leurs entreprises, leurs universités ou leurs administrations, des relais naturels de la francophonie.

Du point de vue d’un jeune Vietnamien, choisir le français peut ainsi être comparé à emprunter une route moins fréquentée mais riche en opportunités spécifiques. Là où l’anglais ouvre des portes dans presque tous les pays, le français ouvre des portes différentes : grandes écoles, réseaux scientifiques, organismes de coopération, ONG francophones, entreprises françaises très implantées en Asie. C’est cette promesse de mobilité académique et professionnelle qui maintient une certaine demande d’apprentissage de la langue, malgré la domination écrasante de l’anglais.

Français professionnel et opportunités économiques dans le marché vietnamien

La question centrale pour beaucoup de Vietnamiens est simple : parler français, est-ce encore rentable sur le plan professionnel ? La réponse dépend largement du secteur d’activité. Dans les métiers du tourisme, de l’hôtellerie et de la restauration haut de gamme, la demande de guides francophones, de réceptionnistes et de responsables clientèle maîtrisant le français reste forte, notamment dans les grandes villes et les destinations prisées des voyageurs francophones (Hanoï, baie d’Halong, Hué, Hoi An, Saïgon, delta du Mékong). Certains guides expérimentés expliquent même qu’ils pourraient travailler “matin, midi et soir” tant la demande dépasse l’offre.

Dans le domaine des affaires, la langue française constitue un atout dans les entreprises françaises ou francophones présentes au Vietnam : groupes industriels, banques, compagnies d’assurance, sociétés de conseil, entreprises agroalimentaires, distribution, énergie, etc. Pour ces structures, disposer de cadres vietnamiens capables de travailler à la fois en vietnamien, en anglais et en français représente un avantage considérable. Vous imaginez l’avantage compétitif d’un ingénieur ou d’un responsable commercial trilingue dans une joint-venture franco-vietnamienne ?

La coopération décentralisée (jumelages entre villes, régions, provinces) offre également des débouchés : projets d’urbanisme, de santé, d’éducation, de développement durable portés par des collectivités françaises et leurs partenaires vietnamiens. Dans ces contextes, la maîtrise du français facilite la communication, renforce la confiance et permet parfois de contourner certaines barrières diplomatiques. De même, les ONG et organisations internationales francophones actives au Vietnam recrutent régulièrement des profils maîtrisant la langue pour des postes de coordination, de plaidoyer ou de communication.

Pour autant, il serait trompeur de présenter le français comme une garantie d’emploi. La réalité, c’est qu’il s’agit d’une compétence de niche, qui doit presque toujours être combinée à d’autres atouts : anglais solide, expertise technique, expérience internationale. Le français, dans ce contexte, agit comme un multiplicateur de valeur plutôt que comme un prérequis général. C’est un peu comme une spécialisation rare dans un CV déjà solide : elle ne suffit pas à elle seule, mais elle peut faire la différence au moment de la sélection, surtout dans les secteurs en lien direct avec la Francophonie.

Perspectives d’avenir : renouveau ou déclin irréversible du français au vietnam

À l’heure où le gouvernement vietnamien affiche clairement sa volonté de faire de l’anglais la première langue étrangère d’ici 2035, l’avenir du français peut sembler sombre. Les classes bilingues lancées dans les années 1990 ont perdu de leur dynamisme, plusieurs programmes scolaires francophones ont été réduits, et la majorité des jeunes Vietnamiens privilégient l’anglais, le chinois, le coréen ou le japonais pour maximiser leurs chances sur le marché du travail. Faut-il en conclure que le français est condamné à devenir une langue de musée au Vietnam ?

La situation est en réalité plus nuancée. Le français conserve des atouts spécifiques : une forte valeur symbolique dans certains milieux éduqués, un rôle central dans des réseaux de coopération académiques et scientifiques, une présence économique significative via les entreprises françaises et francophones, et une attractivité persistante pour les étudiants cherchant des bourses et des formations à l’étranger. Tant que ces piliers resteront solides, la francophonie vietnamienne ne disparaîtra pas, même si elle restera minoritaire.

On peut envisager plusieurs scénarios. Dans un scénario pessimiste, le français continuerait de perdre du terrain, limité à quelques enclaves institutionnelles, sans renouvellement suffisant des enseignants et des étudiants. Dans un scénario plus optimiste, la langue trouverait un nouveau souffle en se réinventant comme compétence complémentaire hautement spécialisée, au cœur de niches professionnelles à forte valeur ajoutée (diplomatie, recherche, industries culturelles, coopération décentralisée, tourisme haut de gamme). Entre ces deux extrêmes, le scénario le plus probable est celui d’une “stabilisation à bas niveau” : peu de francophones, mais des réseaux bien structurés, fortement connectés à l’international.

Pour vous, lecteur francophone qui envisagez un voyage ou un projet professionnel au Vietnam, la conclusion est double. D’un côté, ne comptez pas sur le français pour vous débrouiller partout : l’anglais, quelques mots de vietnamien et éventuellement des outils de traduction resteront indispensables, surtout en dehors des grandes villes. De l’autre, sachez que là où le français existe encore – dans les Alliances, les universités, certaines entreprises et dans la mémoire de personnes âgées – il ouvre souvent la porte à des échanges d’une grande richesse humaine et culturelle.

En somme, le français au Vietnam n’est plus une langue de masse, mais une langue de lien. Un lien entre générations, entre continents, entre histoires individuelles et trajectoires collectives. Tant que des Vietnamiens choisiront, par curiosité, par stratégie ou par passion, de l’apprendre et de le faire vivre, la réponse à la question “Le français est-il encore parlé au Vietnam ?” restera oui – mais un oui prudent, nuancé, et profondément inscrit dans les réalités du XXIe siècle.